Concours d’éloquence à la MA de Grasse : un pari gagné

Les gens qui vivent aux alentours d’une maison d’arrêt pourraient vous le dire : oui, c’est bruyant. On entend les détenus crier à leurs fenêtres pour communiquer les uns avec les autres. Et ils ont de la voix… Mais ils savent aussi parler. Et bien parler ! Preuve en a été faite ce jeudi 3 juillet 2019 à la maison d’arrêt de Grasse.

La maison d’arrêt de Grasse Photo archives Nice-Matin/JPS

Devant un jury composé de Monsieur RODRIGUEZ, bâtonnier de Grasse, de  Monsieur VILLEROY, directeur de la maison d’arrêt; d’une assistante pédagogique de l’académie et de Jean-Laurent BRACQ, président de la section locale de l’ANVP, devant des spectateurs attentifs – dont deux avocats, sept personnes détenues ont osé, après avoir préparé leurs textes avec une enseignante en communication durant plusieurs semaines, s’exprimer en public.

« Je suis forain » nous explique Christophe,  « j’ai l’habitude d’être entendu par un public, mais caché dans ma cabine et devant un micro. Là, c’est différent. Je suis mort de trouille! » nous disait-il, une heure avant le concours. La peur, le stress, et pourtant le sourire. « Je suis prêt, mais je ne suis pas serein » dévoile N. , jeune majeur qui va se ronger les ongles toute l’heure et demie du concours avant que ce soit son tour de parler. Mais quand il gagne le petit pupitre de fortune, pose ses feuilles dessus, et se met à lire, on pourrait croire un lycéen timide faire un exposé. Thème choisi : le mariage. Question posée : faut-il se marier ? Le but de l’exercice étant de convaincre, N. doit apporter une réponse. SQans ambiguité : c’est oui ! Pourquoi ? parce que c’est apporter se confiance l’un à l’autre. Parce que c’est une preuve d’amour. Parce que c’est pour la vie. Pour ces hommes, déclarés coupables d’un délit, parfois d’un crime, l’amour est resté sacré. C’est un mot magique.

L’éducation nécessaire, le destin implacable, la force de la différence, l’écriture salvatrice, la lecture essentielle, autant de sujets abordés.

Quant à AD., il rêve d’un monde harmonieux, où chaque différence serait une force. « C’est la foi en l’humain qui nous tient », résume-t-il en conclusion.

Ax. 23 ans, évoque sans grandiloquence, mais avec une réelle sincérité et d’habiles pointes d’humour, la question de l’éducation : conditionne-t-elle notre vie ? Est-elle en partie responsable de ce qui lui est arrivé ? Réponse : non. Il a été bien élevé et devant nous, il en remercie sa famille. Il a commis des erreurs. Seul.

Un des couloirs de la maison d’arrêt de Grasse. J.-F.O.

Convaincant il est félicité par ses enseignants après le concours dont il n’est pas sorti gagnant.

Et pour cause, face à lui, les trois lauréats du concours se sont définitivement démarqués.

M., titulaire d’un master et extrêmement à l’aise en public, occupe l’espace autour du public sans rester « fixé dessus » comme le fera remarquer le directeur, pour argumenter sa question : « Peut-on défendre l’indéfendable ? ». Brillant débat devant des avocats sensibles au thème et aux arguments. Une audace et une réflexion abouties, qui lui vaut la troisième place.

S., qui avait pris la parole en premier, a donné le ton. La voix vibrante, il a tâché de répondre à cette question universelle : « Est-on maître de son destin ? ». La vie, la prison, la liberté et le chagrin… Sans surprise, la réponse est oui… Et la réponse est non !. La réponse, c’est l’émotion qu’il a suscitée. Chapeau bas pour le deuxième lauréat.

Et voici Al., 26 ans : il écrit des textes en cellule, il aime les mots. Il ne tentera de convaincre personne. Il ne semble pas là pour ça. Dans son texte « slamé », qui s’écoule, fluide, limpide comme une eau claire, c’est la vie entière qui défile : la solitude, les souffrances, l’enfance, l’amour,… Pas d’apitoiement, pas de complainte : juste un constat, presque objectif et souvent amer. « L’écriture est-elle libératrice ? » : telle était la question de départ. Dans la salle, les gens se regardent, étonnés, ébahis. Avec un air sérieux, presque grave, Al. A débité son texte. Mais dès qu’il entend les premiers applaudissements, c’est un sourire d’enfant qui lui fend le visage. Lauréat du concours d’éloquence de la prison, une fierté ? Sans doute. Et si nos applaudissements pouvaient résonner a ses oreilles encore quelques heures, voire quelques jours, nous y aurons tous gagné.

Nelly, l’enseignante qui les a préparés au concours, a des larmes aux yeux, tandis que, plus tard, arrive l’inévitable autocritique : « J’ai parlé beaucoup trop vite », regrette l’un, « j’ai lu au lieu de parler », déplore un autre. Certains au contraire, ne retiennent que la joie d’avoir « osé », mot qui revient souvent dans la bouche de personnes peu habituées à se confier… et à être entendues.

Tous les participants ont reçu soit un livre, soit un dictionnaire, offerts par l’Association Nationale des Visiteurs de prison.

« En détention, aux étages, dans les cellules, les détenus offrent souvent leurs pires visages aux surveillants. Et pour la plupart de ces détenus, ici à l’école, c’est le contraire. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’ils sont en réalité comme sur les étages ? Où qu’ils sont en réalité ce que l’on voit nous ? Mais c’est un autre débat », évoque un enseignant. Un autre débat qui pourrait peut-être se voir abordé lors du prochain concours d ‘éloquence, avant un an.

Texte initialement publié dans l’intranet de la DISP Sud-Est.

Avec l’aimable autorisation de la DISP Sud-Est

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